L’avenir du passé
Jeudi 29 Mai 2008. Une dépêche de l’Associated Press, relayée par les journaux télévisés, annonce une découverte rare. Non pas d’un gisement pétrolier, pas plus que d’une lointaine étoile, mais celle d’ « Une rencontre du troisième type ». Non, je n’annonce pas un remake de Steven Spielberg. Cet autre évènement, cinématographique, a déjà séduit en 1977. Non, il s’agit bien d’une rencontre. Si elle est vraie, elle n’en demeure pas moins irréelle.
Les agents de la Fundação Nacional do Índio ( Fondation Nationale des Indiens, connue sous l’acronyme de : FUNAI) ont survolé un village d’Indiens isolés dans la forêt amazonienne, près de la frontière péruvienne. « Isolés » doit s’entendre « coupés du monde moderne ». C’est donc la première fois que des hommes de notre temps rencontrent des rescapés de l’histoire humaine. Reclus, repliés sur eux-mêmes, ils ont traversé le temps, aux marges du temps des hommes. La photo les surprend dans leur îlot de réfugiés. Elle est émouvante et pathétique tant elle soulève la question de leur devenir.
Sur le forum du quotidien Le Monde daté du 31 mai, une internaute, emportée par l’émotion qui étreint les plus sensibles au sort des peuples oubliés, lâche les propos que je rapporte, in extenso, en en pratiquant un « copier-coller » :
« Incroyable, il reste des survivants
sauvages! Quelle heureuse découverte!
Mais nous devons vite les protéger car sinon ils
sont “menacés d’extinction”! Quelle chance pour
ces autres espèces si ignorantes du danger qui
les guette que nous humains soyons là! »
Je n’adhère pas à cette vision spontanée, même si je partage l’enthousiasme qu’induit un tel évènement. Un relevé du champ lexical de cet énoncé renvoie à un système axiologique des plus péjoratifs qui renoue avec des stéréotypes et des clichés d’un autre âge, éculés, mais, visiblement tenaces dans une mentalité inoxydable.
Les termes suivants, construisent ce premier champ lexical :
1. « sauvages »
2. « espèces »
3. « ignorantes »
4. « autres »
Nul besoin d’être sorcier pour se rendre compte que ce champ lexical réfère à cette détestable conception de la différence, qui stigmatise l’autre dans le répertoire de la mise à l’index et du mépris, au vu de ses caractéristiques ethniques et/ou sociales. Ce champ lexical révèle des survivances d’une histoire qui ne se défait pas de ses travers de dénégation et qui trouve, hélas, écho à travers les temps des hommes, s’entêtant comme le retour d’un refoulé.
Comparé à l’ineptie du mot du général Sheridan selon lequel « un bon Indien est un Indien mort », le discours de l’internaute est, de prime abord, empreint de bien meilleures dispositions. La bonne fortune, qui ne doit rien au hasard, dans son esprit, cependant, semble épouser les contours d’un parti-pris figuré par le « nous », qui marque l’énonciation,et la représentation du salut pour les « sauvages », ne pouvant advenir que des hommes de notre temps. Pour conjurer le sort qui guette ces Indiens, elle s’en remet à « nous » pour les en préserver. Curieux renversement de l’argument. Curieux développement naïf ou l’absurde le dispute à un paternalisme exaspérant qui se construit dans ce second champ lexical :
1. « Menacés »
2. « extinction »
3. « protéger »
L’avenir de ce groupe est scellé. N’en déplaise à notre internaute, le péril qui les menace ne provient que de « nous », de ce monde moderne qui porte en lui sa malédiction, comme jadis Cronos la sienne. Notre monde lui aussi « mange » ses enfants qui ne lui ressemblent pas.
…../ Suite à venir.

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